L’indifférence, une maladie culturellement transmissible

« Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences. « 

(Extrait de Exterminez toutes ces brutes, livre de Swen Lindquist traitant de la colonisation de l’Afrique par les Européens au 19e siècle)

Des siècles après que l’Europe se fût méthodiquement chargée d’écrire les pages les plus sombres de la colonisation des Amériques, de l’Australie, des Indes et de l’Afrique, infligeant son empreinte par de civilisateurs massacres de masse et spoliations de peuples entiers, le propos extrait de l’ouvrage de Lindquist n’est pas seulement d’actualité, il revêt une pertinence renouvelée.

L’ère nouvelle est celle de la « société de l’information ». L’Union Internationale des Télécommunications (UIT) s’est d’ailleurs dotée d’un slogan : « Engagée à connecter le monde » (http://www.itu.int/fr/Pages/default.aspx)

Bel engagement que de construire des tuyaux, quand les seules questions qui vaillent sont

  • que met on dedans ?
  • qu’en fait-on ?

Filons la métaphore. Les canalisations d’eaux, si essentielles à la vie de nos villes et de leurs habitants, ont deux usages distincts : amener de l’eau propre, évacuer les eaux usées. En matière de communications par voie électronique, les flux sont indifférenciés et se mélangent. Ils sont au propre et au figuré privés de sens.

Nous savons potentiellement tout sur tout et sur rien, depuis les plus grands événements de l’histoire en marche jusqu’aux « self shots », « likes » et autres « tweets » les plus ineptes des réseaux. Réseaux dits sociaux.

L’abus du vocable se décline de façon cohérente. Les réseaux « sociaux » vont de pair avec la « société » de l’information, dont ils sont le corollaire.

Pourtant, dans « société de l’information », le terme qui compte est celui de société. L’information matériellement et virtuellement étendue à échelle mondiale ne fait pas société. Elle ne fait pas structure culturelle, car elle ne fait pas lien supérieur à la somme des relations entre individus. Elle ne fait pas cause, car elle ne fait pas conscience. Plus les flux de données et d’informations sont importants, plus largement ils sont indifférenciés, moins ils sont hiérarchisés et plus les faits lourds de conséquences humaines de long terme sont banalisés.

Les médias audio-visuels de grande diffusion se font le reflet de cette tendance de fond et telle manifestation de valeureux révoltés du bonnet à l’idée que l’on puisse taxer le gasoil fera cinq minutes à la Une, suivie de tel sempiternel embouteillage saisonnier. Sommes-nous pour autant mal informés ? Non. Dans les largeurs, et pour le dire crûment, nous nous en foutons, et ce au gré d’un paradoxe : tandis que la planète devenait plus petite, les causes, heurs et malheurs des autres nous devenaient plus lointains. A force de regarder ad nauseam le monde à flots et à flux au travers des écrans de nos tablettes, nous voyons à distance du vecteur matériel : pas plus loin que le bout de notre nez. A force que tout soit uniformément proche, tout nous est distant. A force de virtualiser, nous perdons la mesure des choses, des êtres et des causes. Et quand enfin nous retournons nos écrans, c’est pour nous photographier.

L’incapacité à différencier et à hiérarchiser alimente notre incapacité à savoir notre place et à nous imaginer un rôle et une responsabilité dans l’Histoire. L’indifférence est la maladie culturellement transmissible de l’ère de l’information.

Un modeste blog comme celui-ci peut se donner pour nécessaire et illusoire objet de contribuer à « faire taire le silence ». Mais l’indifférence des individus, des peuples et des Nations, elle, est assourdissante. Elle couvre les affirmations scandées du droit à la liberté et à la démocratie, les appels à l’aide et les cris de douleur.

La grandeur des individus, des peuples et des Nations tient dans leur capacité à étreindre de grandes causes.

Nations d’Europe, sommes nous grandes ?

« Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences. « 

La Syrie meurt.

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